Un suicide toutes les 12 heures en Algérie

C'est la première fois qu'un séminaire national lui est consacré

Le tabou est brisé. Le suicide, tenu secret aussi bien par les familles des suicidés que par les praticiens qui reçoivent dans les hôpitaux des patients qui se sont donné la mort ou qui ont tenté de le faire, est sujet depuis hier à un débat de société. C'est à l'initiative de la mairie d'El Harrach, en collaboration avec la Forem, représentée par le Pr Khiati, et la direction du secteur sanitaire de l'ex-Maison Carrée qu'un séminaire national, le premier du genre, a été organisé hier à la bibliothèque communale de Belfort. Interpellés par les nombreux cas de suicide, phénomène de société mais qui relève de la santé publique, notamment depuis ces dernières années, les organisateurs de la rencontre d'hier ont jugé utile de porter le débat sur la place publique.

Et c'est une commune populaire de la capitale qui a été choisie pour ce faire. Comme quoi, El Harrach, ce n'est pas uniquement les vols à la tire, les agressions physiques ou encore la délinquance. C'est aussi un espace où vivent des intellectuels, des universitaires, en somme des gens qui réfléchissent et qui sont avides de ce genre de manifestation ; ce, d'autant que le phénomène touche de plein fouet la daïra de l'ex-Maison Carrée où les cas de suicide ont augmenté de façon fulgurante. C'est ainsi, déclare le maire, Abdelkrim Abzar, que de 21 en 2000, les cas de «crime contre soi» sont passés à 38 en 2004. Le président de l'APC n'hésitera pas à lancer un appel pour la création d'une association nationale de prévention du suicide. Côté communication, il est évident que l'assistance a beaucoup appris.
C'est au Pr Khiati, pédiatre à Belfort, qu'échoira la mission d'ouvrir le séminaire en donnant un aperçu sur les chiffres et les causes du suicide, dont il dira que cela concerne autant les femmes que les hommes. Avec quand même cette tendance à se concentrer chez les jeunes. Se basant sur une étude épidémiologique du phénomène, le président de la Forem (Fondation pour la recherche médicale), ne sera pas avare en statistiques. Ainsi, entre 1995 et 2003, l'Algérie a comptabilisé 4 571 suicides. Un chiffre qui n'est pas très réel en ce sens, expliquera l'intervenant, qu'il certains suicides n'ont jamais été déclarés du fait que ce phénomène était un sujet tabou. Idem pour les tentatives de suicide (cinq fois plus importantes que l'acte lui-même) qui, hormis les cas d'absorption de barbituriques et donc d'admission à l'hôpital, le reste n'est jamais déclaré. Toujours, selon l'intervenant, les wilayas les plus touchées par «l'autodestruction physique» sont Alger, Tizi Ouzou, Béjaïa, Bouira, Aïn Defla, Tlemcen et Batna. Elles comptabilisent à elles seules près de 54% des cas. Quant aux causes, elles sont familiales (13%), professionnelles, situation socio-économique et troubles psychologiques. Le Pr Khiati lancera qu'il se produit un suicide toutes les douze heures en Algérie. La tranche d'âge des 18-45 ans est la plus touchée. Le Dr Yahiaoui, psychologue au CHU de Tizi Ouzou, une wilaya où le nombre de suicides est important, a tenté de comprendre si le désespoir est un élément indicateur pour le suicidé.
Sur les 10 cas de tentative de suicide recensés, toutes des femmes entre 18 et 25 ans, il s'est avéré que la cause essentielle est d'ordre conflictuelle. «Ce sont des femmes en quête d'autonomie par rapport à la famille qui reste très conservatrice. Beaucoup ont essayé d'attenter à leur vie en raison du refus de leur famille de les laisser poursuivre leurs études à l'université, leur préférant le mariage précoce», indique le Dr Yahiaoui. Pour le Pr Ould Taleb, psycho-pédiatre à l'hôpital Drid Hocine, le suicide ou la tentative de suicide s'illustre par trois fonctions. La première est relative à l'appel de détresse du concerné qui veut exprimer un malaise. L'affirmation de la personnalité en est la deuxième fonction, en ce sens que pour l'individu il s'agit de prouver, par un jeu, qu'il est invulnérable. Tandis que la troisième fonction se résume dans les troubles du comportement. L'approche éthique et culturelle du suicide a été abordée par M. Abderrezak Guessoum, professeur à la Faculté des sciences humaines d'Alger. Il expliquera que, du point de vue religieux, le suicide est un pêché. Pour lui, les suicidés sont surtout des gens qui ont perdu tout repère et qui n'ont reçu aucune véritable formation religieuse.
Le constat fait, les intervenants et les organisateurs ont été unanimes à dire qu'il fallait prévenir le suicide. Si l'initiative d'hier était salutaire, elle s'avère insuffisante. La sensibilisation doit se faire à tous les niveaux. Des conférences doivent être animées dans les établissements scolaires et partout où il est possible de le faire. Des cellules d'écoute sont les bienvenues. D'où d'ailleurs l'idée de la création de l'Association de prévention contre le suicide, dont la première mission est d'instaurer des cellules d'écoute et de rassurer un tant soit peu les gens en détresse. Le suicide ne doit pas être une fatalité. On peut en atténuer les causes pour peu que les pouvoirs publics s'y impliquent dès lors qu'il s'agit d'un problème de santé publique.

Faouzia Ababsa
La Tribune
16 février 2005