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Passages à l'acte

Taboues, les tentatives de suicide sont pourtant nombreuses dans les pays arabes. Le plus souvent, ce sont des jeunes filles qui appellent à l'aide.

Saïda a de longs cheveux roux et des taches de rousseur. Elle est jolie et aura bientôt 21 ans. Un anniversaire qu'elle aurait pu ne jamais fêter. Cet été, Saïda a voulu se suicider en avalant quasiment un demi-litre d'eau de javel. Elle a passé cinq heures à l'hopital de Bab-el-Oued, à Alger, accompagnée de sa mère et de sa grande soeur, le temps d'un lavage d'estomac. Son cas est loin d'être isolé. Toutes les semaines, les rubriques faits divers des journaux sont émaillées de tentatives de suicide. Ce sont surtout les 15-30 ans, toutes classes sociales confondues, qui passent à l'acte, le plus souvent par pendaison ou défenestration. Le pont de Sidi M'Cid, à Constantine, suspendu au-dessus des gorges de Rhumel, est connu pour être celui du dernier soupir. Idem pour le pont de Telemly, à Alger-centre. Sur la triste liste des moyens de mettre fin à ses jours viennent ensuite l'absorption de produits détergents et, plus rarement, l'utilisation d'une arme à feu.

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Pourtant, le suicide reste encore largement tabou, et aucune étude n'a été réalisée sur le sujet à l'échelle du pays. « Il n'y a pas de données épidémiologiques. Personne ne peut dire aujourd'hui que le suicide a augmenté, les chiffres sont trop parcellaires. Le problème est plus médiatisé, mais cela ne veut pas dire qu'il est plus important. Les prévalences sont traditionnellement basses dans les pays musulmans, c'est pourquoi il serait intéressant de mesurer l'impact sur le taux de suicide des bouleversements politiques et sociaux qu'a connus l'Algérie ces dix dernières années », explique Mohamed Taleb, président de la Société francoalgérienne de psychiatrie. Pour tenter de cerner le problème, cette dernière organisait d'ailleurs deux journées de rencontre en février dernier à Alger, intitulées « Suicide, tentatives de suicide et actions de prévention ».
Pour Badra Mimouni, chercheuse au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc), « le suicide a toujours existé, mais le taux officiel était très faible. Sur les registres des services de santé, une tentative de suicide au détergent était appelée "intoxication médicamenteuse"... Le suicide est un problème social dont il faut parler. » En janvier 2003, le Crasc a initié un projet de deux ans, ciblé sur la région d'Oran, afin d'identifier la population qui tente de se suicider, les raisons du passage à l'acte et les moyens utilisés. L'enquête porte également sur la façon dont sont perçus le suicide et les suicidés au sein des familles. « À la fin de ce projet, nous espérons créer un centre de prise en charge. Pour le moment, la majorité des tentatives de suicide aboutit au service des urgences médico-chirurgicales, où il n'y a qu'un seul psychologue. Les cas sérieux sont hospitalisés en réanimation ou en chirurgie, mais la prise en charge est réduite au minimum pour les cas bénins. » Les premiers chiffres recueillis par l'équipe du Crasc montrent que les tentatives de suicide sont de 70 % à 80 % le fait de femmes et que plus de 70 % des suicidés ont moins de 30 ans. Les suicides « réussis » ne concerneraient que les hommes. « Très peu de femmes décèdent, leurs tentatives sont plus des appels au secours », précise Badra Mimouni.
Quant aux raisons qui poussent au suicide, elles sont les mêmes à Oran, Alger ou Batna. Pour les filles : échec sentimental, mariage arrangé ou forcé, grossesse non désirée, incompréhension des parents, manque de communication. Pour les garçons : échec scolaire, crise d'identité, chômage, « mal-vie », angoisse de l'avenir. Le Dr Abbas Aroua, directeur de l'Institut Hoggar à Genève, explique que « dix ans de guerre et de misère ont défait le tissu social algérien ». Pour lui, ce qui mène au suicide, c'est « la détresse infinie de celui ou celle qui a perdu en une nuit tous les siens lors d'un massacre. La détresse infinie du père de famille qui se trouve soudain démuni, incapable d'acheter son pain quotidien. » Pendant longtemps, la Kabylie semblait être la région la plus touchée, notamment à cause du suicide de masse de nombreux salariés licenciés durant l'automne 1999, qui a marqué les esprits. « Des études réalisées dans trois wilayas [chefslieux] montrent que la prévalence n'y est pas forcément plus forte », précise le Dr Bouslimane, psychiatre et responsable de la sous-direction de la promotion de la santé mentale au ministère de la Santé. « Le pays tout entier subit des facteurs de stress plus forts depuis dix ans, notamment pendant et après la période du terrorisme. » Les jeunes Kabyles ne se suicident peut-être pas plus que leurs pairs, car ils se considèrent déjà comme des morts en sursis. Ce sont eux qui hurlaient aux forces de police, lors des manifestations du printemps 2001 à Tizi-Ouzou : « Vous ne pouvez pas nous tuer, car nous sommes déjà morts. »

Olivia Marsaud
4 avril 2004

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