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«10% de la population a besoin d'une assistance psychologique»

Selon le Dr Mohammed Chakali, chef de service à l'hôpital psychiatrique de Blida

Chef de service à l'hôpital psychiatrique de Blida, le Dr Mohammed Chakali indique dans le présent entretien qu'une forte proportion de la population, dans les localités les plus reculées du pays notamment, a besoin d'une assistance psychologique. Beaucoup de ces personnes ne sont pas identifiées comme victimes du terrorisme. Certaines ne se rendent même pas compte de leur maladie. Ces victimes, il faut les chercher et les soigner. La mise en place de dispositifs locaux intersectoriels s'impose.

LA TRIBUNE : Pensez-vous que l'Etat algérien s'y est pris suffisamment tôt pour la prise en charge psychologique des victimes de la violence terroriste ?
Le Dr M. Chakali : Je peux vous dire que nous-mêmes, en tant que praticiens, nous avons eu beaucoup de difficultés à repérer la souffrance engendrée par cette violence terroriste. C'était quelque chose de tout à fait nouveau pour nous. Nous avions mis du temps pour prendre conscience de la particularité de la situation et aussi de celle des soins qu'il fallait dispenser aux patients. Ça nécessitait des dispositifs particuliers. Je ne peux vous cacher que moi-même, qui suis praticien depuis longtemps, je pensais au début (les années 1994 et 1995) que ce sont des spécialistes étrangers du domaine qu'il faudrait ramener pour assurer la bonne prise en charge des victimes. On avait peur que ça nous échappe. Nous avions des moments de réticence. Fort heureusement, ça n'a pas duré longtemps. On avait commencé à rencontrer les premières victimes au milieu de l'année 1995. En 1997, les premières instances de la santé ont pris la décision de mettre en place un dispositif spécifique à la prise en charge psychologique des victimes des traumatismes.

Comment avez-vous réussi à surmonter cette peur ?
A Blida, on était en quelque sorte avantagé par rapport aux autres wilayas du pays. Je parle des moyens humains et matériels mobilisés. La raison en était que c'était à Blida qu'il y avait le plus de victimes des actes terroristes. C'était donc un peu grâce au travail en groupe et ensemble avec l'administration centrale que nous avons réussi à faire face à la situation.

Quel bilan faites-vous du travail effectué jusque-là à travers tout le territoire national ?
Il y a plusieurs phases d'intervention dans la prise en charge des victimes de la violence, celle terroriste en particulier. On intervient immédiatement après la catastrophe, de façon intermédiaire quelques jours après, mais il arrive parfois que les praticiens se voient obligés d'intervenir durant des années. Et parfois définitivement quand les victimes présentent des souffrances prolongées dans le temps, quand elles sont marquées à vie. Pour en revenir à votre question, je pense qu'il existe des disparités dans la prise en charge des victimes entre les différentes régions du pays. En effet, seules dix wilayas ont été identifiées comme les plus touchées par le terrorisme, alors qu'il y a d'autres qui ont connu des actes semblables avec des conséquences plus ou moins fâcheuses sur l'état psychologique des victimes. Je parle essentiellement des régions les plus reculées du pays. Il y a des gens qui ont besoin d'assistance psychologique dans ces régions enclavées. Beaucoup de ces victimes ne sont pas prises en charge jusqu'à présent. Elles ne sont même pas identifiées. Et quand je dis assistance, il faut savoir que le premier élément de cette assistance, c'est bien la reconnaissance. L'identification. Identifier ces personnes comme victimes du terrorisme. Qu'elles se reconnaissent elles-mêmes comme victimes de violence. Ces personnes ont souvent des conduites inhabituelles, un changement total dans le comportement, dans le fonctionnement psychique... et parfois elles ne s'en rendent même pas compte. Ce sont des malades qui ne sont pas conscients de leur maladie.

Quelles sont les actions menées pour les identifier et les prendre en charge ?
C'est une opération de dépistage massif qu'il faudrait faire pour cela. Aller chercher dans les populations et faire des enquêtes. Et ça nécessite beaucoup de moyens, beaucoup de praticiens et aussi beaucoup de temps. C'est énorme. Une enquête faite dans le milieu scolaire (les collèges et les lycées) à travers tout le territoire national a montré qu'une forte proportion de ces enfants a besoin d'une assistance psychologique. Le taux est estimé à 25%. Cette étude a été soutenue par l'Unicef et gérée par les services du ministère de la Santé. Quelles sont les actions à promouvoir ? Je pense que dans les écoles, beaucoup de choses ont été faites et continuent de se faire pour sauver ces enfants. Il y a de plus en plus de psychologues aujourd'hui dans les établissements scolaires. Il y a aussi de plus en plus d'actions créatives pour soulager la souffrance de ces enfants. Je parle des excursions, des séances de dessein, de chant, de musique, etc. Il ne faut pas oublier de citer aussi le travail fait envers les enseignants pour leur apprendre à mieux écouter leurs élèves et les assister davantage dans leur scolarité.

Mais ça n'a pas touché tout le monde...
Je vois qu'il y a des formations données aux enseignants dans les zones enclavées, portant essentiellement sur l'écoute et l'attention que doivent porter les enseignants à leurs élèves. Il y a des façons d'écouter, de repérer et d'accompagner la souffrance... mais si vous voulez parler des actions structurées à l'échelle nationale, je pense qu'il ne faut pas rêver. Ça ne se fera pas à mon avis. Vous imaginez le nombre des enfants touchés ? C'est énorme. Combien de psychothérapeutes faudrait-il ? Ce qu'il faut faire à mon avis, c'est promouvoir les actions de prévention et de lutte contre la violence dans un cadre intersectoriel. C'est-à-dire avec l'implication de tous les services concernés (l'éducation, la santé, la justice, la police, etc.). Un projet dans ce sens est en cours mais doit durer le temps qu'il faut. Ce sont des actions qui demandent du temps.

Entre-temps, certains de ces enfants victimes de violence risquent de devenir à leur tour un véritable danger pour la société...
C'est un risque, je le sais. A mon avis, il faut faire vite pour mettre en place des dispositifs locaux intersectoriels. Nous sommes effectivement en retard.

On parle depuis quelque temps d'un projet d'amnistie générale, initié par le président de la République dans le but de restaurer la paix dans le pays. Pensez-vous que les personnes touchées par le terrorismepuissent pardonner ?
Je peux seulement donner des avis segmentaires sur la question. C'est au cas par cas. Ce serait une erreur de vouloir donner un avis général. Aussi, je ne peux pas me permettre de parler au nom des victimes. Par ma position de soignant, je pense qu'il y a des situations où le pardon est perceptible. D'autres non. Beaucoup de facteurs interviennent là-dedans; culturels, politiques, économiques... Je répète encore une fois que ce serait une erreur de vouloir généraliser.

Revenons-en à votre travail à l'hôpital psychiatrique de Blida. Les résultats sont-ils probants ?
De façon générale et sans donner de chiffres, je signale d'abord que le nombre des victimes qui fréquentent notre service depuis la mise en place du dispositif du ministère de la Santé, en 1997, reste réduit. Le chiffre est même très bas comparativement au nombre réel des victimes dans la wilaya. Ces victimes, il faut aller les chercher. On ne peut pas se satisfaire de rester dans un hôpital et attendre qu'elles viennent. Elles ne viendront pas. En tout cas, elles ne viendront pas toutes. Pour le travail qu'on fait avec elles, il suffit juste de les mettre en situation de parole et une situation d'écoute. Ensuite, il y a des techniques et des moyens thérapeutiques, des médicaments qui permettent de soulager leurs souffrances. Je peux vous dire que globalement, dans toutes les situations de souffrance, même si on ne réussit pas à guérir complètement le patient, on arrive souvent à réduire sa souffrance. Il y a aussi des situations où notre travail ne donne pas grand-chose. Des situations très difficiles. La cause en est l'affliction elle-même. La maladie elle-même est difficile à soigner. Je comprends parfaitement les personnes qui n'arrivent pas à oublier. Celles qui ne pardonnent pas. Celles qui rechutent quand elles entendent parler de pardon. Il est tout à fait de leur droit de ne pas oublier et de ne pas prononcer le mot pardon. Il faut que ce pardon vienne d'elles-mêmes. Il faut dire aussi que même si on ne réussit pas parfois à réduire la souffrance de la victime, on arrive tout de même à la ramener à vivre avec.

Pour conclure, est-il possible aujourd'hui de développer la culture de la paix parmi les victimes de la violence terroriste ?
Ce sera ardu mais pas impossible. Car, comme je vous l'ai dit, c'est un travail énorme qui nécessite beaucoup de moyens et surtout beaucoup de temps. C'est au cas par cas. J'ai entendu des choses insoutenables dans les séances de thérapie...

Qu'attendez-vous maintenant de la part des pouvoirs publics ?
Renforcer les actions de prise en charge de ces victimes. Ne pas baisser les bras. Il ne faut pas dire que c'est terminé et qu'on doit tourner la page. Attention ! On n'est pas tous au même niveau de la paix. Beaucoup de gens présentent encore des séquelles et ont besoin d'une assistance psychologique continue. Il est faux de dire que c'est tout le monde qui est victime mais c'est aussi un piège de penser qu'il n'y a plus de victimes et qu'il faut tout oublier. Selon des recoupements d'études faites récemment, 10% de la population a besoin aujourd'hui d'une assistance psychologique. Ces 10% de la population, il faut les chercher et les soigner.

 Karima Mokrani
 La Tribune
 16 février 2005