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Témoignage de Mohand Aït Sidhoum, psychologue à la SARP

1. Parmi mes patients, six sont arrivés à leurs séances dans une situation tout à fait particulière ; soit qu'ils avaient échappé à un risque de mort quasi certain en se rendant à la consultation (2 cas), soit qu'ils avaient vécu cette situation dans le cours de la semaine précédant la séance (4 cas).Il est clair que je parle ici de ce qui m'a été relaté dans la consultation... Il n'est pas exclu que certains patients puissent avoir vécu des situations similaires mais ils n'ont pas pu en parler dans la consultation.

Deux brèves illustrations pour rester près des faits.- Mme Z. a vingt-quatre ans, couturière de formation, elle n'exerce pas d'activité professionnelle. Je la vois depuis près d'une année. Elle a consulté durant le premier mois qui a suivi ses fiançailles : angoisse paralysante, pleurs, idées bizarres - c'est son expression : elle est hantée par l'idée de devenir vieille, elle ne peut pas s'empêcher de s'imaginer comment elle sera une fois vieille... et sa mère, sa grand-mère comment étaient-elles quand elles avaient son âge ?Elle arrive, ce jour-là, en retard à la consultation ; d'habitude elle est toujours à l'heure. Elle a les yeux larmoyants. Un long silence, d'une tonalité tout à fait inhabituelle, s'installe. Durant ce silence, nous nous regardions comme deux personnes qui ne se connaissent pas mais qui ne peuvent s'éviter. Aucune expression n'animait son visage ; d'habitude elle parle de tout son corps. De mon côté, aucune association ; j'étais saisi par une sorte d'inquiétante étrangeté. Elle arrive finalement à me dire qu'ils avaient été braqués par un groupe de terroristes à la sortie de la localité qu'elle habite. Elle était dans un taxi collectif. Plusieurs voitures étaient à l'arrêt, braquées au même endroit... En parlant, les larmes coulaient à flot sur ses joues. Elle m'explique qu'apparemment, ils n'en voulaient pas aux passagers, mais que, peut-être, ils exécutaient une action, qu'ils ne voulaient pas être dérangés par le passage des voitures ou prendre le risque d'être surpris par les forces de sécurité. L'attente a duré une dizaine de minutes.
Durant cette attente, elle n'arrêtait pas de répéter la même phrase : «Que Dieu fasse qu'ils ne nous demandent pas de descendre des voitures.» J'associe, à ce moment sur ce que cela pouvait évoquer, en général et plus particulièrement, pour ma patiente : exécution sur place, enlèvement et, plus particulièrement pour elle, viol... Elle est à son quatrième mois de mariage et elle demeure toujours vierge ; elle ne peut pas supporter la douleur que peut lui occasionner le premier acte sexuel avec un mari qu'elle aime beaucoup et qu'elle a épousé de son propre gré. Je connaissais très mal ma patiente. Elle avait peur, en fait, qu'il n'y ait, parmi les occupants des véhicules à l'arrêt ou parmi ceux qui observaient l'incident de loin, une de ses connaissances. Ce serait la honte. Que vont dire les gens, toute la localité apprendra la nouvelle. Elle a pensé notamment à son beau-frère et à son oncle maternel, pourvu qu'ils ne soient pas de passage par-là. J'étais dérouté, je n'aurais jamais pensé à une telle hypothèse et ma patiente avait bien compris cela. Elle a en effet longuement insisté sur le fait que, sur place, elle n'a pas du tout pensé à la mort et à l'enlèvement. Elle était elle-même étonnée par ce qu'elle venait de dire.- M. R. a dix-huit ans au moment où je le rencontre pour la première fois. Il est en terminale et consulte pour différents motifs : mauvais résultats scolaires, il est tout le temps angoissé, il ne sort presque pas et il n'a pas d'amis. A l'école, il est la cible choisie des garçons «parce qu'il a des manières». Il préfère rester avec les filles parce qu'elles ne se moquent pas de lui.
Je le vois, à raison d'une fois par semaine, depuis trois ans. Actuellement, il refait son bac pour la troisième fois. Il commence sa séance en disant qu'il a eu très peur cette semaine ; son père a échappé de justesse à un attentat terroriste. Il se met à dire tous les mérites de son père avec beaucoup d'aisance dans le verbe. Il décrit un héros ; toute la séance s'écoule ainsi ; je n'ai pas eu l'impression que son fonctionnement a été «bousculé». Il est resté égal à lui-même et «l'incident» lui a seulement servi de support pour dire ce qu'il avait à dire, ce qu'il aurait sans doute pu dire autrement, à d'autres moments, en prenant un autre point d'appui.2. Parmi mes patients, il y en avait sur qui les risques de mort et d'enlèvement étaient particulièrement majorés du fait de leur engagement direct ou indirect :- dans une activité que les groupes armés ont décrété comme activité hérétique, ce qui implique que toute personne qui l'exerce sera exécutée sans hésitation. C'était le cas de cinq patients (-une jeune femme professeur de sport dans un quartier chaud de la banlieue d'Alger, un jeune médecin très actif dans le mouvement berbériste et militant connu d'un parti démocrate, une femme chef d'entreprise qui travaille dans l'import-export, entreprise qu'elle a elle-même créée, un adolescent dont le père, médecin légiste, avait à établir les expertises d'usage pour les victimes du terrorisme du département de la capitale, une jeune femme dont le mari est magistrat dans une zone à hauts risques).- dans la gestion de la situation sécuritaire, ce qui était le cas de deux patients (un jeune adulte de vingt ans dont le père, homme d'État, a eu à gérer d'importants dossiers au sein d'un des gouvernements qui se sont succédé pour diriger le pays depuis octobre 1988 ; une jeune femme, épouse d'un cadre supérieur).Les réactions individuelles face à ces situations difficiles étaient à chaque fois spécifiques. On peut relever, cependant, que ce ne sont pas les personnes les plus exposées au risque qui étaient les plus désorganisées par ce même risque ni celles qui en parlaient le plus.

Nissa Hammadi
La Tribune
16 février 2005